Critiques
Publié le 5 décembre 2019
par Kévin Durand

Analyse Rétro : La Chaîne de Stanley Kramer

Sorti en 1958, La Chaîne (The Defiant Ones) a été réalisé par l’américain Stanley Kramer. L’histoire est celle de la cavale de Noah Cullen (Sidney Poitier) et John Jackson (Tony Curtis) évadés d’un convoi pénitentiaire suite à la sortie de route de ce dernier. Sous couvert d’un scénario de prime abord assez classique, l’œuvre se révèle être la critique puissante d’une Amérique raciste et ségrégationniste mais aussi l’occasion de s’interroger sur la société américaine actuelle.

Le film débute par un accident, quelque part sur une route d’un état du Sud des États-Unis. A l’aube des années 1960, le tableau n’est guère reluisant : les lois Jim Crow sont encore parfaitement appliquées dans les États ségrégationnistes et les afro-américains qui y vivent – majoritairement  subissent un enfer quotidien fait d’humiliations et de privations.

A cette époque, comprenez bien que les états du Sud sont encore ceux des bastonnades et des lynchages réguliers, en témoigne, en 1955, l’horreur subie par le jeune Emmett Till, quatorze ans, torturé à mort par deux hommes blanc sous couvert d’un prétexte aussi futile qu’injustifié. 

L’assassinat du jeune Emmet, d’une violence inouïe, contribua à faire naître le mouvement des droits civiques. Il faudra cependant attendre encore dix ans et l’année 1964 pour que soit officiellement abolies ces lois rétrogrades. 

C’est dans ce contexte de réveil des consciences et de lutte naissante que sort La Chaîne. 

Comme indiqué précédemment, le film suit, sur un peu plus d’une heure quarante, la cavale de Noah Cullen et John Jackson. Le premier est noir, le second est blanc. Tout deux sont solidement attachés par une chaîne les reliant par les poignets. 

« Pourquoi avoir attaché un blanc à un noir » lance un policier à un autre agent au début du film.  « pour la blague… » lui répond t-il un rictus gras aux lèvres. Kramer et son scénariste Harold Jacob Smith vous répondront quant à eux qu’il s’agit là de l’un des ressorts narratifs essentiel de ce film. Nous y reviendrons. 

Cullen et Jackson se mettent rapidement en tête de se diriger vers une ligne de chemin de fer afin de s’échapper en train vers un autre état, au Nord. 

Le film nous montre leurs différentes péripéties ainsi qu’en parallèle, la mise en place d’une chasse à l’homme par les forces de l’ordre lancées à leurs trousses. 

Forces de l’ordre incarnées par le capitaine Frank Gibbons (Charles McGraw) et le shérif  Max Muller (Théodore Bikel). 

Kramer fait de ces deux protagonistes secondaires une autre expression de la dualité américaine. Muller est un personnage empreint d’un certain progressisme, là où le capitaine Gibbons nous montre le visage d’une Amérique conservatrice et ouvertement raciste. 

Poursuivis, nos deux héros feront également la rencontre d’une bande de fermiers parvenant à les capturer. Fermiers qui connaitrons , eux-aussi, un désaccord autour du sort de ces deux fugitifs. 

Si une majorité souhaite livrer le blanc à la police et lyncher le noir, seule une voix discordante se fera entendre et décidera finalement de les libérer en cachette, non sans avoir rendu la raison (par les coups il faut le dire) aux plus virulents des partisans du lynchage… 

Dès le début, Cullen et Jackson se détestent. 

Ils sont tous deux le produits de la société qui les a vu naître et celle-la même les ayant conduit à l’enfermement. Eux, ces gagne-petit, perdants par défaut.  

Jackson s’emploi régulièrement à traiter Cullen de « nègre » quand le second le considère à tort comme un énième blanc raciste et privilégié à abattre. 

Mais voilà, solidement attachés l’un à l’autre, ils comprennent que seule une coopération pourra leur donner une chance de s’en sortir. 

Et c’est ce que le film nous montre. Cullen et Jackson, le noir et le blanc, finirons par sincèrement s’entraider dans leur entreprise de fuite. 

Cette amitié naissante atteindra son paroxysme à la fin du film. 

Surpris par un jeune garçon, Billy, les mettant en joue avec un fusil, nos deux évadés, profitant de son jeune âge, le feront chuter au sol. Inconscient, après que sa tête ait heurté un rocher, il est aidé par Cullen, qui incarne la tempérance.

En retrouvant ses esprits, l’enfant se réfugie presque par réflexe dans les bras de Jackson à la vue de cet homme noir…

Il finit par les conduire chez sa mère (Cara Williams), occupant seule une modeste ferme après le départ imprévu et précipité de son époux. 

C’est chez elle qu’ils réussissent enfin à se libérer de la chaîne qui les lie. 

Une attirance se fait rapidement sentir entre la mère du petit Billy et Jackson. À tel point que cette dernière décidera de l’accompagner dans sa fuite vers son objectif final : la ville de Rio au Brésil. 

La nouvelle compagne de Jackson, raciste et méfiante, feint d’indiquer à Cullen une direction sûre vers le train pour le Nord, alors qu’elle et Jackson s’apprêtent à quitter les lieux en voiture. 

Ce n’est que lorsque Jackson apprend de la bouche de sa nouvelle comparse, que celle-ci a donné à Cullen une mauvaise route dans le but délibéré de le conduire vers une mort certaine, qu’il devient hors de lui et se lance à sa recherche dans de dangereux marais. 

Jackson retrouve Cullen, mais les deux hommes sont finalement capturés par le shérif, sans violence. 

La chaîne liant nos deux héros est un symbole. 

D’abord celui de deux hommes à la couleur de peau différente, captifs et victimes d’une société les ayant façonnés à son image : inégalitaire et violente. 

Ce lien de fer est aussi un témoignage d’espoir. Ces deux hommes sont inexorablement liés et n’ont d’autre choix que de s’entendre pour réussir. 

Lorsque la chaîne est rompue, Cullen et Jackson ont déjà réussi a dépasser leurs aversions réciproques pour enfin comprendre : ils sont égaux. 

Ce film de Stanley Kramer, récompensé par deux Oscars (meilleur scénario et meilleure photographie) ainsi que par un Ours d’argent à la Berlinale 1958, est aussi l’occasion pour le spectateur de s’interroger sur les États-Unis de nos jours. 

En effet, si d’immenses progrès ont été faits durant les six décennies qui nous séparent de la sortie de l’œuvre, il semble, depuis ce funeste 8 novembre 2016 et l’élection de Donald Trump, que les États-Unis régressent.

Une Amérique où être noir est toujours synonyme de peur de la police, d’ascenseur social en panne et de privation de liberté (environ 1 afro-américain sur 15 vit aujourd’hui derrière les barreaux et près de 1 afro-américain sur 3 peut s’attendre à effectuer un séjour en prison au cours de sa vie).

Et qu’on se le dise franchement, la présidence précédente, celle d’Obama, ne s’est pas accompagnée de l’effet escompté. 

En témoigne l’apparition, en 2013, du mouvement « Black Lives Matter » faisant suite à l’acquittement de George Zimmerman ayant abattu, un soir de février 2012 , le jeune Trayvon Martin, dix-sept ans. 

Un exemple parmi tant d’autres… 

Mais aujoud’hui, l’élection de Trump à remis sur le devant de la scène, un micro en main, une Amérique raciste et conservatrice que le mandat d’Obama avait en partie réussi à museler. 

La Chaîne est donc l’occasion de réfléchir et de se questionner face à ce triste constat ainsi que vis à vis de l’avenir peu encourageant promis au plus « puissant » pays du monde. 

Terminons cette analyse par une citation extraite d’ « Une colère noire » (2015) de Ta-Nehisi Coates, lettre coup de poing de ce journaliste engagé à son fils

« Voilà ce qu’il faut que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition, un héritage. Je ne voudrais pas que tu te couches dans un rêve. Je voudrais que tu sois un citoyen de ce monde beau et terrible à la fois. Un citoyen conscient. » 

Beau et terrible à la fois, voilà qui résume bien La chaîne de Stanley Kramer. 

Aujourd’hui, la chaîne est brisée,  mais les choses ont-elles tant changées ? 

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