Publié le 12 décembre 2019
par Kévin Durand

Analyse Rétro : The Wire – David Simon / Ed Burns

C’est une Analyse Rétro un peu particulière que nous publions aujourd’hui.

Particulière à plusieurs égards : premièrement car cette analyse ne sera pas celle d’un film mais d’une série entière, deuxièmement parce que cette série est considérée par beaucoup comme l’une des plus aboutie à ce jour. Une série comme on en voit peu et ayant marqué l’Histoire de la petite lucarne. Format télévisé que beaucoup de scénaristes et réalisateurs ont autrefois regardé avec dédain qui, de nos jours, s’est métamorphosé en vaisseau amiral du divertissement mondial.

The Wire, c’est cinq saisons et soixante épisodes qu’il serait bien évidement vain de résumer en quelques lignes.

The Wire, c’est surtout une histoire dense, des personnages complexes et profonds et une ville, Baltimore (Maryland) qui est, en définitive, le personnage principal de cette œuvre maitrisée de bout en bout.

La série tiens sa genèse dans le travail passionné de ses deux créateurs : David Simon et Ed Burns.

David Simon, avant d’être le scénariste et producteur à succès que l’on connait aujourd’hui (outre The Wire, il est l’homme derrière Generation Kill, Treme ou, plus récemment, la superbe série The Deuce) a été journaliste pendant douze ans au Baltimore Sun.

C’est durant ces années de presse écrite qu’il a eu la chance de pouvoir suivre et de s’immerger, un an durant, dans la brigade criminelle de Baltimore. Il y fait la découverte de la poisse et des profondeurs les plus extrêmes de la nature humaine. Cela à une époque où l’agglomération, autrefois fleurons de la production automobile américaine, était au pic de son agonie. Une ville ravagée par la drogue et la violence.

De cette expérience est né un livre Homicide – A year on the Killing Streets (1991). Sobrement traduit « Baltimore » en français. L’œuvre servira de base scénaristique à la série Homicide : life on the Street diffusée entre 1993 et 1999 sur NBC.

L’ouvrage sera aussi l’occasion pour Simon de scénariser son premier objet télévisuel : The Corner. Sorte de The Wire miniature en six épisodes d’une heure.

Un travail co-réalisé, depuis ses débuts, avec son ami Ed Burns, qui a quant à lui passé presque vingt ans au sein du Baltimore Police Departement ainsi que plusieurs années comme enseignant dans des lycées publics de la ville. Une expérience qui servira grandement le réalisme de la série.

The Wire c’est aussi un tournage intense.

L’ensemble de l’équipe a, des mois durant, baigné au cœur des sujets abordés par la série.

Les acteurs incarnant des policiers se sont vus immergés dans le quotidien d’agents en uniformes et d’inspecteurs en civil. L’occasion pour eux de découvrir la difficile réalité du métier de policier dans une ville américaine au taux de criminalité record.

Brett Martin dans son ouvrage : « Difficult Men: Behind the Scenes of a Creative Revolution: From The Sopranos and The Wire to Mad Men and Breaking Bad » (2014) nous explique notamment comment Seth Gilliam (le sergent Carver) et Domenick Lombardozzi (Herc) se sont un jour retrouvés allongés sur la banquette arrière d’un véhicule de police essuyant des rafales de tirs…

D’autres, comme Dominic West (Jimmy McNulty) et Wendell Pierce (Bunk Moreland) ont eu le malheur de tomber sur quelques scènes de crimes particulièrement difficiles lors de leur immersion avec la brigade criminelle. Des souvenirs qu’ils ne sont pas près d’oublier.

La plupart des acteurs se retrouvaient régulièrement dans la maison de Peter Clarke, l’inoubliable Lester Freemon. Ce dernier avait récemment acquis une maison à Baltimore, qui servi de QG aux membres de l’équipe.

Pour s’imprégner de leurs rôles et de cette ville que beaucoup ne connaissait que de nom et de réputation, les plus jeunes membres ont passé beaucoup de temps à écumer la vie nocturne locale, entre bars et clubs de strip-tease. Ce qui leur donna parfois l’occasion de vivre des scènes cocasses. Brett Martin nous raconte ainsi comment Dominic West usait très régulièrement de ses charmes pour attirer la gente féminine et se donner du cœur à l’ouvrage dans les soirées festives. Un comportement que l’on retrouve tout à fait dans le personnage qu’il incarne à l’écran.

Seth Gilliam quant à lui, pouvait se métamorphoser en homme impulsif et ordurier sous l’effet de l’alcool… ce qui donna parfois du fil à retordre aux membres de l’équipe de sécurité, très présents lors de ces sorties nocturnes. La production veillait au grain. Pas question de prendre des risques inconsidérés.

Sonja Sohn (Kima Greggs) était surveillée de près durant ces sorties nocturnes, tant les endroits fréquentés pouvaient se révéler potentiellement dangereux.

L’actrice garda elle aussi une très forte expérience du tournage. A l’instar de son personnage, qui aide et s’attache au junkie Bubbles (André Royo), Sonja Sohn a, par la suite, créé une association dans la ville de Baltimore. Baptisée « reWIRED for Change » son but est d’aider des jeunes tombés dans la délinquance à briser ce cercle vicieux et de leur proposer des solutions pour se réintégrer à la société. Un bel exemple d’engagement et un témoin fort de l’impact que la série a eu sur l’actrice.

The Wire c’est aussi le superbe exemple d’une œuvre de fiction qui se révèle être un quasi-documentaire sur la sociologie d’une ville américaine défavorisée durant la première décennie des années 2000.

Ici, la faune urbaine, les dealers, les policiers, les junkies ou les élus municipaux en costumes trois pièces sonnent juste. La ville dépeinte par Simon et Burns n’est ni noire ni blanche. Tout est nuances de gris.

L’œuvre s’est toujours démarqué par un réel souci de non-manichéisme.

Les policiers sont loin d’être des héros et les dealers sont parfois plus humains que les plus « respectables » des élus municipaux. Chacun suit son propre chemin, tous font des sorties de routes, d’autres s’illustrent par leur bonté d’âme, mais aucun n’est un parangon de vertu.

Attardons-nous sur le personnage d’Omar. Celui que l’ancien président Obama -excusez du peu- estime être son personnage préféré dans la série.

Omar Little, incarné par Michael K. Williams, est une sorte de Robin des Bois du ghetto. Son activité principale étant d’aller braquer des « planques » appartenant à des gangs pour s’assurer de confortables revenus mais également aider ceux qu’il prend sous son aile. Omar est un personnage craint et respecté. Il est aussi un très bon exemple de la complexité de la série. C’est un personnage qui brise les codes et les tabous. En témoigne notamment son homosexualité déclarée, à mille-lieues des schémas classiques de la figure du gangster, souvent machiste et misogyne. Homosexualité qui ne fait absolument pas de lui un personnage « tendre » ou « féminin » comme pourraient le vouloir d’autres clichés. Non, bien au contraire, Omar est un dur, probablement l’un des plus dur, mais comme tout un chacun, il a ses faiblesses, ses hésitations, ses idées fixes…

Tous les rôles importants de la série sont basés sur ce principe. Aucun personnage ne correspond véritablement aux standards du genre.  Et cela renforce considérablement sa richesse.

L’institution policière est elle aussi décrite avec une justesse rarement vue ailleurs. Un réalisme qui trouve ses bases dans le long travail d’immersion de David Simon et l’expérience personnelle d’Ed Burns.

Pas d’ordinateurs surpuissants, pas de cascades incroyables et pas de héros. Le policier est ici un homme ou une femme investie, parfois victorieux, parfois impuissant et bien souvent excédé par une lutte quotidienne contre des phénomènes qu’il n’endiguera jamais.

Ce sont aussi les mécaniques internes à de la hiérarchie policière qui sont représentées avec beaucoup de réalisme. Chacun devant rendre des comptes à son supérieur, tous essayant de présenter le tableau le plus avantageux, quitte à manipuler les statistiques, qui in fine, sont ce sur quoi les plus hautes sphères et les politiques ont les yeux rivés. The Wire ne fait pas l’impasse sur une critique acerbe de la CompStat, comprenez la politique du chiffre.

Une police qui entretien aussi des rapports complexes avec ceux qu’elle est censée combattre. Dialogues, échanges de bon procédés, respect mutuel, là encore, bien loin sont les clichés du genre.

D’une manière plus générale, c’est la structure même de la série qui aborde l’ensemble des grands sujets de société pouvant concerner une métropole américaine moyenne comme Baltimore. Délinquance, pauvreté, rapport police-criminels (saison 1) crise de l’emploi et du syndicalisme (saison 2), politique et lutte pour le pouvoir (saison 3), système éducatif (saison 4), monde de la presse locale et dynamiques médiatiques (saison 5).

Cinq saisons qui brossent un tableau quasi-sociologique de cette ville et de ses habitants.

Preuve de la qualité de celle-ci, la série est étudiée dans des universités prestigieuses outre-Atlantique tel Duke ou Harvard. Un écho que l’on retrouve aussi en France puisqu’elle a été spécialement abordée dans une suite de séminaires donnés à l’université de Nanterre en 2012. Aujourd’hui encore, elle est étudiée dans de nombreux cours à travers le monde et fait toujours couler beaucoup d’encre. Citons la sortie du livre de Marie-Hélène Bacqué, professeure d’études urbaines à l’université Paris-Ouest-Nanterre : The Wire, l’Amérique sur écoute (2014) ou The Wire, les règles du jeu (2016) de la chercheuse Ariane Hudelet.

The Wire reste donc aujourd’hui -près de dix-huit ans après sa première diffusion- une référence incontournable. Une série qui inspire encore abondamment de nombreux réalisateurs et producteurs de contenus culturels divers. Prenons l’exemple de la scène rap française, y faisant de nombreuses références, comme autant de témoins de l’entrée de la série dans la catégorie des grands classiques. Booba est un grand fan : « J’suis Marlo Stanfield ta mère la hyène t’es McNulty » (Kalash, 2012) idem pour Alkapote, Alonso ou encore Gradur…

En définitive, que vous vous embarquiez dans ce voyage pour la première ou la cinquième fois, The Wire ne vous laissera jamais indifférent. Laissez-vous le temps de l’apprécier comme du bon vin et ne lancez pas le premier épisode en quête d’un plaisir intense et rapide. Vous n’en seriez que trop déçu.

Prenez l’œuvre comme on ouvre un magnifique roman, Apprenez à faire connaissance avec ces personnages et avec cette ville que vous ne visiterez probablement jamais. Puis, quand arrivera – trop vite- l’épilogue, vous prendrez conscience d’avoir posé les yeux sur quelque chose d’autre qu’un simple divertissement. Vous vous remémorerez ces soixante épisodes tout en songeant à l’épigraphe du dernier d’entre-eux « … The Life of Kings ». Une référence directe au travail du journaliste Henry Louis Mencken, natif de Baltimore. Un journaliste engagé et n’hésitant pas à « remuer la plume dans la plaie ».

Car, après tout, c’est de ça qu’il s’agit avec The Wire. Quelque chose de percutant, qui nous questionne. Une plongée directe dans une dure réalité, sans fioritures.

Puis, tandis que vous contemplerez une dernière fois le panorama de la ville et que doucement l’écran s’assombrira, vous regretterez de n’avoir pas un peu plus à voir de cette vie de roi…

Vous aimerez aussi