Critiques
Publié le 3 décembre 2019
par Kévin Durand

The Irishman – un Scorsese brillant et nostalgique

Pour son vingt-cinquième long-métrage, Martin Scorsese nous livre un film-fleuve d’une durée de trois heures trente et nous prouve qu’à soixante-dix-sept ans le réalisateur est toujours au sommet de son art, dans un registre qui a fait sa gloire : le film de gangster.

Sorti le 27 novembre dernier sur Netflix, The Irishman porte à l’écran le récit de Frank Sheeran (Robert De Niro), ancien soldat devenu membre éminent du très puissant et controversé syndicat de l’International Brotherhood of Teamsters (le syndicat des transporteurs routiers américains) mais aussi et surtout homme de main du clan mafieux Bufalino. Le film est directement basé sur le témoignage, peu avant sa mort, du véritable Frank Sheeran, recueilli par le journaliste Charles Brandt dans un livre paru en 2004 et intitulé « I Heard You Paint Houses ».

Déployant sa narration sur plus de trente-ans d’Histoire, The Irishman nous plonge dans les rouages du syndicat des transporteurs routiers qui, de la Seconde Guerre Mondiale aux années quatre-vingt, pouvait se targuer d’être le plus influent syndicat des Etats-Unis et cela tout particulièrement sous la présidence – ou plutôt le règne- de Jimmy Hoffa (Al Pacino), de 1957 à 1971.

Personnage charismatique, « aussi connu qu’Elvis dans les années cinquante et comme les Beatles dans les années soixante » Hoffa était sans nul doute l’une des personnes les plus éminente de la vie politico-sociale des États-Unis pendant plus de dix ans, à la tête d’environ deux millions de membres du syndicat dans les années soixante.

Comme Hoffa le dit lui-même dans le film « si vous avez de la nourriture, si vous avez des médicaments, du pétrole et des vêtements, c’est qu’un camion vous l’a apporté. Si nos camions s’arrêtent, c’est l’Amérique qui s’arrête ! ». Cela en dit long sur la vision et le crédit que pouvait lui accorder les membres du gouvernement et les locataires de la Maison Blanche.

Mais vous l’aurez compris, Hoffa n’était pas qu’un leader syndicaliste influent. Il entretenait également d’étroits liens avec le monde du crime organisé Italo-américain de la côte Est.

C’est d’ailleurs ce que met principalement en lumière The Irishman en nous montrant comment Hoffa a bâti sa puissance sur une coopération avec la famille Bufalino, dirigée par Russell Bufalino, et incarné à l’écran par Joe Pesci.Ce dernier, dont les apparitions se font aujourd’hui très rares, nous livre une prestation intense mais néanmoins classique du chef mafieux froid et sans pitié, qui saura mettre hors d’état de nuire tout obstacle se dressant face à ses intérêts.

Outre cette histoire très fournie et abondante de détails historiques, The Irishman nous donne à voir un Scorsese au sommet de son art.

Le film reprend l’ensemble des thèmes et codes qui ont fait le succès du réalisateur : le monde du crime organisé et son esthétisme romancé, des plans séquences nerveux, une bande originale énergique et ce malin plaisir à construire patiemment un château de carte à la base tremblante, avant de tout faire s’effondrer dans la violence et le sang.

The Irishman surf aussi volontairement sur une Amérique fantasmée (mais aussi haïe) celle de sa toute puissance et de l’insouciance. Une Amérique masculine et blanche tournant à plein régime pour le meilleur et surtout pour le pire.

Le film ne pourra que vous remémorer le plaisir que vous avez eu à regarder Les Affranchis (1990) et Casino (1995), qui furent et restent encore les œuvres les plus abouties du réalisateur autour du thème de la pègre.

The Irishman est également un film empli de nostalgie.

Premièrement, son casting, composé de « monstres » du cinéma nous rappelle le temps qui passe et le fait que cette génération d’acteurs – De Niro, Pesci, Pacino, Keitel nous livrent ici ce qui sera probablement l’un de leurs derniers « grand » film.

Il en va de même pour Martin Scorsese qui semble, au travers le récit de Sheeran, nous dévoiler un propre retour sur sa vie et son œuvre pour nous confier qu’il la regarde avec sérénité et fierté.

En cela, The Irishman à quelque chose d’Il était une fois en Amérique de Sergio Leone.

Évidement Robert De Niro (Noodles), mais aussi et surtout ce côté film d’apprentissage et ses retours nostalgiques sur une vie hors du commun et pleine de rebondissements.

Il était une fois en Amérique fut le dernier film du réalisateur italien, espérons que cela ne soit pas le cas pour Martin Scorsese, dont un nouveau long-métrage et déjà en préparation « Killers of the Flower Moon » et qui devrait se laisser découvrir en 2020.

Contrastant avec son casting du troisième âge cinq étoiles, The Irishman, est aussi le symbole des changements que connait actuellement le monde du septième art.

Cela ne vous aura pas échappé, le film – à quelques exceptions près ne sera pas projeté en salles obscures et c’est depuis votre canapé que vous aurez ou avez eu le plaisir de le découvrir.

Ici le film donne le ton – et il n’est pas le premier sur ce que l’avenir réserve au cinéma. Un futur fait de concurrence entre plateformes où la file d’attente et les fauteuils rouges risque de s’effacer progressivement…

Après ces quelques lignes incertaines sur une industrie en pleine mutation, laissez-vous happer – si ce n’est déjà fait, par cette œuvre dense et puissante, qui vous guidera à travers plusieurs décennies de l’Histoire des Etats-Unis dans un mélange de précision et de fantasme, vu par la caméra d’un grand cinéaste dont le travail fait et continuera à faire date. Ici Scorsese n’innove pas, il ne propose que le meilleur.

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